BILLET DU PASTEUR

 

NDLR – Le texte qui suit, de la plume de l’animateur de La Clarté-Dieu, Roger Chabot, a été publié en 2011 dans le livre La suite liturgique : Œuvre d’André Garant. Il s’agissait d’un volume qui présentait la série d’œuvres réalisées par André Garant entre 1986 et 1989. En effet, l’artiste avait créé 157 tableaux à l’huile à partir des textes sacrés utilisés dans les liturgies du dimanche des trois années liturgiques (A, B, C). Une exposition de certaines de ces œuvres s’était tenue dans l’espace Frère-Jérôme du 19 novembre au 31 décembre 2011. Le lancement du livre avait eu lieu par la famille Garant le 30 novembre.

 

Regards

 

Les œuvres d'art sont d'une infinie solitude :

Rien n'est pire que la critique pour les aborder.

Seul l'amour peut les saisir, les garder, être juste envers elles.

 

Rainer Maria Rilke (Lettre à un jeune poète)

Une découverte

 

Être juste envers elles. Depuis longtemps, j'entretiens une amitié certaine envers les œuvres d'André Garant. J'aime les fréquenter, les regarder, les écouter. Elles me bouleversent, me dérangent, m'interrogent, me traversent et me font avancer. Même qu'à m'en approcher, j'apprends à mieux me connaître.

 

Comme beaucoup d'autres, j’attends des œuvres d'art non seulement qu'elles éveillent en moi des émotions et qu'elles me réjouissent mais aussi qu'elles me transportent dans les profondeurs de mon être et me conduisent jusqu'au sanctuaire de mon âme.

 

C'est en 1978 que l'immense Ecce homo pendu au pied du long escalier du Grand Séminaire m'a d'abord conquis. Une découverte inattendue autant que bienfaisante. Je venais tout juste de quitter mon travail, mon village et ma famille pour entreprendre des études dans une ville qui m'apparaissait jusque-là un peu hostile. Même bien disposé, j'étais tiraillé par des doutes et des craintes. Mais dès le premier soir, dès le premier regard, j'ai su que je pourrais me réfugier aux pieds de ce Christ peint de rouges, de bleus et de blancs à coups de larges pinceaux avec une matière si pâteuse qu'elle semblait sortir directement de son tube. C'était comme un vent de Pentecôte où rien ne peut résister au passage de l'Esprit. Après tant d'années, j'ai encore du mal à exprimer ce qui s'est passé ce soir-là mais déjà, je pressentais que l'art pourrait m'aider à me frayer un chemin jusqu'au mystère et à me faire voir quelque chose de l'Invisible. Je suis d'ailleurs souvent revenu m'asseoir devant ce tableau pour y trouver force et consolation, pour me blottir moi aussi dans ces bras ouverts dans lesquels le monde entier pouvait être contenu.

 

La rencontre avec ce tableau a déclenché en moi une véritable quête spirituelle et a ouvert pour moi tout un champ de réflexion encore insoupçonné. Elle devait m'amener à envisager d’une manière toute nouvelle ma vocation et mon propre itinéraire de foi. Je pouvais reprendre à mon compte ces belles paroles de saint Bernard dans un de ses entretiens sur la prière : « Le Verbe m'a visité et c'est au mouvement de mon cœur que j'ai su qu'il était là ».

 

Pour le cœur qui aime, avoir vu une seule fois ne suffit pas. J'ai donc voulu jeter l'œil sur d'autres œuvres de ce peintre qui m'avait donné de sentir palpiter la présence de Dieu au creux de mon être. Je me suis lancé à la recherche d'autres illuminations intérieures d'André Garant. Et si l'on dit qu'on reconnaît un arbre à ses fruits, il me sera possible, me disais-je, de voir le cœur de l'artiste se révéler à travers chacun de ses tableaux et de découvrir ce qui l'habite, le nourrit, le fait vivre.

 

Seul un homme qui avait contemplé le Verbe de Dieu pouvait témoigner ainsi du passage de la grâce dans sa vie.

 

Dieu prend toutes sortes de chemins pour dévoiler son identité et se révéler aux petits comme aux sages.

 

Une grâce

 

Ce fut donc un autre bonheur pour moi que de pouvoir quelques années plus tard prendre dans mes mains les 157 tableaux de La suite liturgique qu'il avait peinte une vingtaine d'années plus tôt et d'en choisir un certain nombre pour l'exposition L'Évangile selon Garant présentée à Baie Saint-Paul en 1997. Mon confrère, Loïc Bernard, m'avait aimablement conduit au fond d'un long couloir dans une réserve où j'ai pu prendre le temps de relire une après l'autre les scènes bibliques que la liturgie catholique propose de dimanche en dimanche à la méditation des fidèles et que l'artiste avait mises en images. Ce faisant, j'y ai découvert un homme à la fois pétri par les saintes Écritures et solidaire de la grande marche de la communauté humaine. Il a scruté la Parole et regardé le monde. Ses œuvres sont donc une longue méditation des mystères douloureux, joyeux, glorieux et lumineux de sa  propre vie comme de celles de ses  frères et sœurs en humanité. Chez lui, les bleus du ciel côtoient les rouges passion autant que les gris du quotidien, comme quoi il raconte une histoire qui s'accomplit dans le sang et dans la trame de nos jours. Toutefois, il ne fixe pas notre attention sur l'horreur mais nous ramène inlassablement à la source, à l'ultime don d'amour.

 

Je ne voudrais pas présumer des intentions de l'artiste que je n'ai d'ailleurs rencontré qu'une seule fois, et par surcroît pas plus de deux minutes, mais je crois qu'il n'a jamais voulu faire dans le beau. Il n'a jamais voulu séduire. Il a plutôt choisi la voie de la vérité. Il exprime simplement le drame humain et divin qui se joue sous nos yeux. Il n'explique rien, il n'enseigne pas, il ne veut pas convaincre mais il donne à voir, il montre, il témoigne de la fécondité de la Parole, du passage du Souffle divin dans sa vie d'homme en quête d'une lumière sur son chemin et son destin. Tout est gratuité.

 

Un appel

 

Pour la plupart d'entre nous, ces œuvres sont peut-être difficilement abordables, je l'avoue. Elles paraissent sombres et froides comme si le voile gris de notre vie présente nous cachait le mystère de la vie en Dieu. Pour les apprécier, il nous faut donc être attentif, porter un autre regard, faire silence, écouter la musique au fond de soi, y laisser se déposer la lumière divine et s'il le faut, se mettre nous aussi au travail, pour que nous soit révélée la richesse incommensurable du message ainsi partagé. Dieu dessine lui-même la forme de son visage au fond de chacun de nos cœurs.

 

Si l'art est déroutant, c'est peut-être tout simplement pour élargir en nous l'espace intérieur, pour nous permettre de vibrer devant le mystère, pour faciliter l’expérience du sacré et faire ressentir la joie de se savoir grandi.

 

Les moments de proximité et de silencieuse connivence entre l'artiste et le spectateur sont si précieux qu'ils ne peuvent pas facilement s'effacer de la mémoire du cœur.

 

Lorsqu'il peint ce qui lui est donné, l'artiste est lui-même le premier à être créé, modelé, transfiguré, et pourquoi pas, sauvé.

 

Un témoin

 

Au début de sa démarche, Garant peint comme avec le bout de ses doigts une sorte d'écriture nouvelle dans laquelle il évoque des scènes, des personnages, des attitudes. Un langage que seul l'Esprit peut nous aider à lire ou à saisir. Peu à peu, son travail devient plus descriptif. L'espace se construit. La couleur prend sa place. La matière se libère. L'artiste reste fidèle. La réalité spirituelle se dit et nous conduit vers cet océan infini de la beauté et de la bonté du Verbe fait chair. Est-ce l'artiste qui évolue ou mes yeux qui s'habituent à la lumière? Ces questions se posent. Art figuratif? Art abstrait? Ne pourrait-on pas dire plutôt que son art est tout à fait transfiguratif et qu'il ouvre une fenêtre sur plus grand que nous-mêmes? En cela, il est prophétique car il témoigne que le monde visible en laisse deviner un autre.

 

Si l'histoire de l'art nous fait affirmer que la chapelle du Rosaire de Vence est la pièce maîtresse ou le testament spirituel d’Henri Matisse, on peut en dire autant de ce corpus d'œuvres d'André Garant. Mieux que dans tout le reste de sa production se manifeste ce qui apparaît comme l'essentiel de sa vie d'homme, d'artiste et de croyant.

 

Pas étonnant qu'au soir de sa vie, après un long silence artistique, André Garant se soit remis à l'aquarelle et qu'il ait choisi de le faire en murmurant les mots du psalmiste. Dieu s’est donné à lui dans la Parole, l’artiste lui a répondu dans une ultime prière.

 

J'ose faire le souhait qu'une plus large diffusion de cette Suite liturgique ouvre nos esprits au sens de l'éternité, qu'elle éveille en nous le désir d'être les artisans de notre propre vie afin d’en faire une œuvre belle et qu'elle nous donne au besoin le courage de nous relever et de nous reprendre.

 

 

Roger Chabot, prêtre et artiste

 

 

 

2020.3.23

 

 

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